Ouverture du Cabinet

Octobre 2026

Béatrice Risso

Psychologue clinicienne



‹ Le TDAH chez l'adulte

TDAH et fonctions cognitives

« Quand ça m'intéresse, je peux y passer la nuit. Le reste du temps, je n'arrive pas à ouvrir une enveloppe. » C'est ce qu'on appelle la spécificité situationnelle des symptômes, et c'est ce qui fait passer le TDAH pour un problème de volonté. Cette page explique ce que la recherche observe du fonctionnement cognitif dans le TDAH — et pourquoi, malgré cela, aucun test ne pose ce diagnostic.

De quoi parle-t-on ?

« Fonctions cognitives » est un terme large. Dans le TDAH, deux ensembles retiennent l'attention.

Les fonctions attentionnelles

L'attention n'est pas une capacité unique : c'est une famille de processus. On distingue notamment l'attention soutenue — tenir la durée sur une tâche longue et peu stimulante —, l'attention sélective, qui filtre ce qui est pertinent et laisse le reste de côté, et l'attention divisée, qui répartit une ressource limitée entre plusieurs choses à la fois.

Un point mérite d'être souligné, parce qu'il est contre-intuitif : l'automatisation ne dispense pas d'attention. La répétition rend une tâche plus rapide, elle ne la rend pas gratuite. C'est une des raisons pour lesquelles « il suffit de prendre l'habitude » ne fonctionne pas aussi bien qu'on l'imagine.

Les fonctions exécutives

Ce sont les fonctions qui permettent de manipuler mentalement des idées, de s'adapter à des circonstances changeantes, de prendre le temps de réfléchir avant d'agir. On y range habituellement l'inhibition — arrêter une réponse automatique —, la mémoire de travail — garder une information disponible pendant qu'on s'en sert —, la flexibilité — passer d'une stratégie à une autre — et la planification.

Il faut savoir que la définition même des fonctions exécutives reste débattue. Ce n'est pas un détail de spécialiste : cela veut dire qu'aucun découpage ne fait autorité, et que les résultats d'une étude à l'autre ne portent pas toujours exactement sur la même chose.

Le TDAH, un trouble de l'autorégulation

L'idée n'est pas neuve : dès les années 1980, Virginia Douglas décrivait le TDAH comme un trouble de la maîtrise de soi. Les modèles contemporains la reprennent et l'affinent autour de trois composantes — un défaut d'autorégulation, une aversion au délai et un défaut de motivation. Leurs auteurs ne prétendent pas tout expliquer ; ils fournissent une grille pour comprendre le trouble et pour conduire une évaluation.

« Je peux le faire ici, mais pas ailleurs »

C'est l'aspect le plus déroutant du trouble, au point qu'on l'a appelé son mystère central. Les personnes concernées ont presque toutes quelques activités dans lesquelles elles se concentrent longtemps et efficacement — un sport, une pratique artistique, un domaine de passion. Et elles échouent à en faire autant sur des tâches qu'elles reconnaissent comme importantes et qu'elles souhaitent sincèrement mener à bien : rédiger un courrier, préparer un examen, ouvrir une enveloppe administrative.

Cette variabilité d'une situation à l'autre est déroutante pour l'entourage, pour les professionnels peu formés au TDAH — et d'abord pour la personne elle-même. Elle produit une conclusion qui paraît logique et qui est fausse : s'il peut le faire là, c'est qu'il pourrait le faire ici. Autrement dit, un manque de volonté.

Le TDAH n'est pas un problème de volonté. Les mécanismes en jeu relèvent d'un système automatique qui ne se commande pas. Ce qui se joue n'est pas l'intention — elle est là — mais la transformation de l'intention en action : établir, organiser, mettre en œuvre et poursuivre un projet, surtout lorsqu'il ne produit aucun résultat immédiat.

Il faut ajouter que chacun connaît des défaillances occasionnelles de ces fonctions. La différence n'est pas de nature, elle est de degré, de constance et de retentissement : des difficultés chroniques, dans la plupart des domaines de la vie, chez quelqu'un du même âge et du même niveau de développement que les autres.

Ce que la recherche observe

Les résultats les plus régulièrement retrouvés chez l'adulte, sans que chacun soit présent chez chaque personne :

  • L'attention flanche par à-coups plutôt qu'en continu. Ce sont les lapsus attentionnels — de brèves interruptions qui surviennent sur les tâches longues et monotones, y compris dans un environnement sans distraction. Le décrochage ne vient pas toujours du dehors.
  • Ce n'est pas la lenteur qui signe le trouble, c'est l'irrégularité. La variabilité des temps de réponse d'un essai à l'autre est l'un des marqueurs les plus robustes du TDAH — plus que la moyenne de ces temps, qui n'est pas nécessairement plus lente (Kofler et al., 2013). Ce n'est pas pour autant un marqueur spécifique : on l'observe aussi dans d'autres troubles du neurodéveloppement.
  • L'inhibition, la mémoire de travail et la flexibilité sont les fonctions exécutives les plus régulièrement touchées, avec des difficultés d'ampleur légère à modérée — et des données qui suggèrent qu'elles ne s'atténuent pas avec l'âge, particulièrement pour la mémoire de travail.
  • Côté mémoire, la difficulté porte sur l'entrée, pas sur la sortie. Ce qui a été correctement enregistré se retient ensuite normalement ; c'est l'acquisition d'une information verbale nouvelle qui coûte, d'autant plus dans un environnement distrayant (Skodzik et al., 2017). La mémoire visuelle à long terme, elle, paraît peu touchée.
  • La mémoire prospective — se souvenir de faire quelque chose plus tard — est régulièrement affectée, en lien avec la planification et l'organisation. C'est elle qui est en cause dans les oublis de rendez-vous et la procrastination, bien plus qu'un désintérêt.
  • La décision se prend mal quand la conséquence est lointaine. La préférence pour la récompense immédiate — l'aversion au délai — pèse d'un poids comparable à celui des difficultés attentionnelles, et se retrouve jusque dans la gestion administrative et financière du quotidien.

La cognition sociale : un domaine encore ouvert

Certaines études rapportent des difficultés à inférer les états mentaux d'autrui ou à reconnaître les émotions ; d'autres n'en retrouvent aucune. Là où un résultat apparaît, il semble souvent tenir aux fonctions exécutives plutôt qu'à un déficit propre de la cognition sociale. Les échantillons sont petits, les résultats ambigus : c'est un domaine en émergence, et il serait malhonnête de le présenter autrement.

Deux personnes, deux profils

La liste qui précède décrit une population, pas une personne. Les profils cognitifs des adultes avec un TDAH sont très hétérogènes : certains présentent des difficultés marquées sur plusieurs fonctions, d'autres peu, d'autres encore aucune que les tests parviennent à mettre en évidence.

Ce n'est pas une nuance de bas de page. Cela signifie qu'un bilan cognitif normal n'écarte pas un TDAH — et c'est exactement le raisonnement qui a fait rebrousser chemin à beaucoup de personnes, à qui l'on avait dit que « les tests ne montrent rien ». Ils ne montraient rien, en effet. Cela ne voulait pas dire ce qu'on leur a laissé croire.

Pourquoi les tests ne posent pas le diagnostic

C'est une demande fréquente en consultation, et parfois une demande d'un tiers — un médecin, une administration. La réponse est pourtant nette dans la littérature comme dans les recommandations internationales : aucun test psychométrique ne permet de poser le diagnostic de TDAH chez l'adulte, et les tests neuropsychologiques ne sont pas nécessaires pour l'établir.

Ils ne mesurent pas ce sur quoi repose le diagnostic

Un test cognitif n'évalue ni l'environnement familial, scolaire ou professionnel, ni les symptômes eux-mêmes, ni leur évolution dans le temps, ni leur retentissement dans les différentes sphères de la vie. Or c'est précisément de cela qu'est fait le diagnostic. Ces évaluations sont par ailleurs longues, et coûteuses en pratique libérale.

Ce qu'on rapporte de sa vie et ce qu'on produit en séance ne se recouvrent pas

La corrélation entre les performances aux tests et la sévérité des symptômes rapportés est globalement faible. Une personne peut décrire une inattention majeure au quotidien sans qu'aucun test standardisé ne la détecte.

L'explication tient à ce que mesure chaque chose. Un test évalue l'efficacité d'une fonction dans un cadre très structuré : consigne explicite, durée définie, environnement contrôlé, examinateur présent. La vie quotidienne n'offre rien de tout cela — il faut y poursuivre ses propres objectifs sans structure ni repère extérieur. Ce sont deux niveaux de fonctionnement différents, et le second est celui qui fait souffrir. S'y ajoute un phénomène connu : certaines personnes, notamment celles dont l'inattention domine, mobilisent en situation d'examen des stratégies de compensation qui masquent la difficulté.

Un bon résultat prouve moins qu'un mauvais

La ressemblance entre une tâche de test et une situation réelle est limitée. Si quelqu'un échoue à une tâche simple dans un environnement calme et sécurisé, il est peu probable qu'il y parvienne dans la vie : la mauvaise performance est informative. L'inverse n'est pas vrai — de bons résultats n'excluent en rien des difficultés importantes au quotidien.

Ils ne distinguent pas bien le TDAH d'autre chose

Les difficultés cognitives sont fréquentes dans beaucoup de troubles en santé mentale. Une étude qui a comparé des adultes avec TDAH à d'autres patients — et non à des témoins en bonne santé — conclut à une capacité de distinction relativement faible des tests neuropsychologiques (Holst & Thorell, 2017). Le risque est donc double : attribuer au TDAH ce qui relève d'autre chose, et l'inverse.

Ce qui fait mieux la différence, c'est l'entretien semi-structuré : il permet d'explorer à la fois la nature des symptômes et leur évolution dans le temps, et de vérifier, exemple à l'appui, que ce que la personne décrit correspond bien à ce que le critère désigne. Un questionnaire pose une question et enregistre une réponse ; un entretien demande à voir.

Et le quotient intellectuel ?

La question revient souvent, parfois sous la forme d'une demande directe de test d'intelligence. La réponse est la même, en plus net encore : le quotient intellectuel n'est ni nécessaire ni suffisant pour le diagnostic de TDAH. Un test d'efficience intellectuelle se justifie lorsqu'une autre question précise se pose — pas pour documenter un TDAH.

Un haut niveau intellectuel complique le repérage

Des travaux ont comparé des adultes avec TDAH selon leur niveau d'efficience intellectuelle. Ceux dont le niveau était le plus élevé présentaient nettement moins de difficultés exécutives mesurables que les autres — l'hypothèse étant qu'une efficience élevée compense une partie des défaillances exécutives. La conséquence pratique est directe : chez ces personnes, les tests risquent de ne rien montrer alors que le retentissement est réel, et le diagnostic devient plus difficile à établir, pas plus facile.

C'est l'une des raisons pour lesquelles un haut potentiel retarde si souvent l'identification d'un TDAH. Ce point est développé dans la rubrique Haut potentiel et TDA/H.

À quoi sert, alors, un bilan des fonctions cognitives ?

Tout ce qui précède dit ce qu'un bilan cognitif ne fait pas. Il reste à dire ce qu'il fait — car il a des indications, elles sont simplement autres que le diagnostic.

  • Comprendre l'origine de ses difficultés. Mettre un nom et un mécanisme sur ce qui était vécu comme un défaut de caractère change le rapport qu'on entretient avec soi. C'est un usage explicitement retenu dans la littérature, et ce n'est pas le moindre.
  • Concevoir des aménagements. Les difficultés exécutives se compensent en modifiant l'environnement bien plus qu'en s'exhortant. Savoir laquelle est en cause oriente ce qu'il y a à modifier.
  • Écarter ou documenter autre chose. C'est l'indication la plus solide : le bilan cognitif comme complément ponctuel dans une démarche différentielle, quand une question précise se pose.

C'est pourquoi, au cabinet, le bilan des fonctions cognitives n'est jamais intégré au bilan TDAH. C'est un bilan à part entière, qui répond à une autre question, et il peut être proposé à l'issue de la restitution — jamais avant, et jamais pour établir un diagnostic.

Ce que je ne vous proposerai pas

Il est plus confortable, pour un praticien, de proposer un examen supplémentaire que de dire qu'il n'y en a pas besoin. Agir rassure ; ne pas agir donne l'impression de faire trop peu. C'est un biais documenté, et il conduit à des passations dont le seul bénéfice est de rassurer celui qui les propose.

Le principe que je m'applique tient en une question : si je ne faisais pas passer ce test, qu'est-ce que cela changerait à mes conclusions ? Quand la réponse est « rien », le test ne se fait pas. Un examen qui n'apporte rien vous coûte du temps et de l'argent, et ajoute parfois de la confusion là où il promettait de la clarté.

Troisième volet

Sources — Roulin, M. & Henrard, S. (2025). Évaluer le TDAH chez l'adulte, chapitre 3. De Boeck Supérieur, coll. « Tests et diagnostics ».

Modèles et autorégulation : Douglas (1980, 1988) ; Barkley (1997) ; Brown (2001, 2019) ; Diamond (2005, 2013).

Attention et fonctions exécutives : Onandia-Hinchado et al. (2021) ; Tucha et al. (2017) ; Gmehlin et al. (2016) ; Alderson et al. (2013) ; Kofler et al. (2013).

Mémoires : Skodzik et al. (2017) ; Altgassen et al. (2019).

Prise de décision : Mowinckel et al. (2015) ; Bangma et al. (2019).

Hétérogénéité et limites des tests : Coghill et al. (2014) ; Holst & Thorell (2017) ; Toplak et al. (2013) ; Somogyi et al. (2023) ; Suchy & Miller (2023) ; Eberhard et al. (2024) ; Sawaya et al. (2024).

Efficience intellectuelle : Milioni et al. (2017) ; Baggio et al. (2020).

Recommandations : CADDRA (2020) ; Fuermaier et al. (2019).