Ouverture du Cabinet

Octobre 2026

Béatrice Risso

Psychologue clinicienne



‹ Le TDAH chez l'adulte

Des profils méconnus

Le TDAH ne ressemble pas toujours à l'image qu'on s'en fait — un garçon turbulent au fond d'une classe. Deux situations, en particulier, passent longtemps sous le radar : les femmes, chez qui le trouble se voit moins et se dit autrement, et les personnes de plus de cinquante ans, dont la génération n'a tout simplement pas été repérée. Dans les deux cas, ce n'est pas le trouble qui manque : c'est le regard qu'on porte dessus.

Femmes

Un écart qui se resserre à l'âge adulte

Dans l'enfance, le TDAH est diagnostiqué au moins trois fois plus souvent chez les garçons. À l'âge adulte, cet écart diminue considérablement — les données récentes situent le rapport autour de deux pour un. Et lorsqu'on regarde spécifiquement les personnes diagnostiquées après dix-huit ans, il se resserre encore.

Ce rapprochement ne signifie pas que le trouble apparaîtrait tardivement chez les femmes. Il signifie qu'une part importante d'entre elles n'a été repérée qu'à l'âge adulte, après avoir traversé l'enfance et l'adolescence sans que rien ne soit nommé.

Une chose mérite d'être dite avant tout le reste, parce qu'elle revient dans presque tous les parcours : les femmes reçoivent fréquemment un diagnostic d'anxiété ou de dépression avant celui de TDAH, et se voient prescrire des traitements qui ne visent pas le trouble sous-jacent. Ces diagnostics ne sont pas nécessairement erronés — l'anxiété et la dépression sont réelles, et souvent conséquences autant que voisines. Mais lorsqu'ils occupent seuls le terrain, ils éclipsent la question du TDAH pendant des années.

Pourquoi le repérage passe à côté

Quatre raisons se cumulent, et aucune ne tient à la personne concernée.

Les symptômes dérangent moins

La forme inattentive prédominerait chez les femmes, là où la forme hyperactive-impulsive est plus fréquente chez les hommes. Or l'inattention est un symptôme intériorisé : elle gêne celle qui la vit, elle ne perturbe pas la classe ni le bureau. Ce qui ne dérange pas n'est pas signalé — et ce qui n'est pas signalé n'est pas orienté vers une évaluation.

Précision utile : cela ne veut pas dire que les femmes seraient moins hyperactives. Des travaux récents suggèrent qu'elles en souffrent autant, mais que l'hyperactivité prend chez elles une forme moins visible de l'extérieur.

Le stéréotype fait le tri

Les filles sont attendues « calmes, attentives, obéissantes ». Ce qui s'écarte de cette attente est facilement rangé sous la rêverie, l'étourderie ou le manque de motivation — trois explications qui n'appellent aucune évaluation. À l'inverse, une fille qui manifeste des comportements extériorisés sort doublement de la norme attendue, ce qui la fait repérer plus vite… sans garantir pour autant qu'on la prenne au sérieux : ses difficultés sont alors souvent lues comme un problème d'humeur, de personnalité ou de discipline.

Ce phénomène a un nom en clinique : le biais d'orientation — la tendance à adresser certaines personnes vers une évaluation spécialisée, et pas d'autres, sur la foi de représentations plutôt que de l'ensemble des symptômes.

Le camouflage coûte cher et ne se voit pas

Beaucoup de femmes apprennent très tôt à dissimuler ce qui les écarte de la norme attendue : la désorganisation, l'agitation, l'oubli. Cette énergie dépensée à ne pas être vue est considérable, et elle est invisible par construction. Elle produit une équation cruelle : plus le camouflage réussit, moins le trouble est repérable — et plus la fatigue s'accumule sans explication.

Le seuil est plus haut

Des travaux ont montré que les femmes doivent présenter une sévérité plus élevée des symptômes pour qu'un diagnostic soit posé (Mowlem et al., 2019). Autrement dit, à difficultés égales, elles ont moins de chances d'être diagnostiquées.

S'y ajoute une limite que la littérature reconnaît sans la résoudre : il n'existe pas, à ce jour, d'instrument validé conçu pour repérer le TDAH en tenant compte des spécificités de sexe. Les questionnaires disponibles sont les mêmes pour tout le monde. C'est une raison de plus pour que l'entretien porte le poids de l'évaluation, et non les scores.

Ce que coûte un diagnostic tardif

Sans diagnostic, il reste à expliquer ses difficultés — et l'explication qui vient est toujours la même : c'est moi. Les femmes non diagnostiquées rapportent avoir passé leur vie à se sentir différentes, paresseuses, bêtes, et à se tenir pour responsables de leurs échecs. Ce qui suit — l'atteinte de l'estime de soi, la culpabilité, le sentiment de ne pas avoir prise sur sa propre vie — n'est pas un trait de caractère : c'est le produit de plusieurs décennies passées à attribuer à un défaut personnel ce qui relève d'un fonctionnement.

Faute d'explication, certaines mettent en place des stratégies d'adaptation qui coûtent plus qu'elles ne rapportent, jusqu'à l'automédication. Et le retentissement s'étend : relations familiales et intimes, sentiment de décalage avec les pairs, moindre satisfaction de vie.

La maternité change l'équation

Pour certaines femmes, les difficultés deviennent manifestes après la naissance des enfants. La raison est mécanique : les exigences d'organisation augmentent d'un coup, les sollicitations se multiplient, et la régulation émotionnelle est mise à l'épreuve en permanence. Ce n'est pas le trouble qui s'aggrave ; ce sont les compensations qui ne suffisent plus. Beaucoup de femmes consultent à ce moment-là — et se reprochent de « ne pas y arriver » là où d'autres semblent tenir.

Un mot sur l'autre versant, qui est le plus souvent rapporté après coup : une fois le diagnostic posé, même tard, beaucoup décrivent un sentiment de validation et de réappropriation — enfin une explication, et une lecture rétrospective de leur parcours qui ne les accuse plus. C'est une des raisons d'évaluer, même à un âge où l'on croit qu'il est trop tard.

Les variations hormonales

De nombreuses femmes rapportent que leurs difficultés d'attention et leur sensibilité émotionnelle varient au fil du cycle, et s'accentuent en période prémenstruelle, après un accouchement ou à l'approche de la ménopause.

Un mécanisme plausible est décrit : les œstrogènes soutiennent la disponibilité de la dopamine, laquelle intervient dans l'attention, la décision et la régulation de l'humeur. Une baisse des œstrogènes réduirait donc ce soutien, au moment précis où il serait le plus utile.

Il faut dire d'où viennent ces données. L'interaction entre hormones et dopamine reste peu explorée dans le TDAH ; plusieurs des travaux disponibles reposent sur ce que les femmes rapportent elles-mêmes, parfois sans groupe de comparaison. Ce n'est pas rien — c'est convergent, et cela correspond à ce que décrivent les patientes — mais ce n'est pas encore établi. Vous méfier des pages qui l'affirment sans nuance est raisonnable.

Ce que j'en fais concrètement

La question des variations liées au cycle est posée systématiquement lorsqu'un TDAH est suspecté chez une femme. C'est une recommandation explicite de la littérature, et c'est une question, non un test.

Une précision de méthode, qui explique pourquoi je ne conclurai jamais là-dessus sur la foi d'un souvenir : une exacerbation prémenstruelle ne s'établit pas rétrospectivement. Le recueil rétrospectif produit beaucoup de faux positifs ; seule une observation prospective, tenue au jour le jour sur au moins deux cycles, permet de conclure. Si la question se pose, c'est ce que je vous proposerai — et une orientation vers le professionnel compétent, car cela relève du médical.

Après 50 ans

Le trouble ne prend pas sa retraite

On imagine rarement un TDAH après cinquante ou soixante ans. Les chiffres semblent d'ailleurs donner raison à cette intuition : selon les études, la prévalence estimée dans cette tranche d'âge va d'à peine plus de deux dixièmes de pour cent à près de trois pour cent — contre deux et demi à cinq pour cent chez les adultes plus jeunes. Un écart considérable, et des estimations qui se contredisent d'un pays à l'autre.

Cette baisse apparente est d'abord un artefact, et la littérature en donne les raisons :

  • Cette génération n'a pas été repérée. Le TDAH n'est entré dans les classifications qu'en 1980. Ceux qui étaient enfants avant n'ont bénéficié d'aucun cadre de repérage : leur absence de diagnostic ne dit rien de leur fonctionnement.
  • Les études comptent souvent des dossiers médicaux, ce qui ne peut donner que des cas déjà diagnostiqués — et sous-estime mécaniquement tous ceux qui n'ont jamais consulté pour ce motif.
  • Les compensations ont longtemps fait leur travail. Routines, environnement structuré, entourage organisateur : tant que le dispositif tient, le trouble ne se voit pas.
  • Les symptômes sont attribués à autre chose — au vieillissement, à l'anxiété, à une dépression, qui sont d'ailleurs plus fréquentes dans cette population.

Ce qui change avec l'âge

L'hyperactivité physique s'atténue — sans disparaître : elle devient une agitation intérieure, une difficulté à ralentir le flot des pensées ou à se détendre. En revanche, l'inattention et la désorganisation restent au premier plan, et deviennent souvent plus gênantes qu'avant, précisément au moment où les soutiens extérieurs diminuent.

Le vieillissement, de son côté, touche préférentiellement les fonctions déjà fragiles dans le TDAH : la mémoire de travail et le contrôle inhibiteur. D'où des difficultés accrues à suivre une conversation, à retenir une information nouvelle, à hiérarchiser — et une impulsivité verbale ou émotionnelle qui se contient moins bien.

Le moment où l'échafaudage cède

C'est souvent une transition qui révèle le trouble, plutôt que le trouble qui s'aggrave : le passage à la retraite, qui retire d'un coup le cadre qui structurait les journées ; la disparition ou la maladie d'un conjoint qui assurait, sans que personne l'ait jamais formulé, une part de l'organisation. Ce qui tenait depuis quarante ans cesse de tenir en quelques mois.

C'est aussi pour cette raison que le retentissement, à cet âge, se lit ailleurs que dans le travail : dans la gestion administrative et financière, dans le suivi des rendez-vous et des traitements — un enjeu réel quand s'y ajoutent d'autres problèmes de santé —, et dans le lien social, dont l'effritement progressif accentue à son tour la désorganisation.

Chez les femmes, la ménopause s'ajoute à ce tableau : la baisse des œstrogènes affecte la régulation dopaminergique, et beaucoup rapportent à cette période une aggravation nette des difficultés d'attention et d'organisation. Les deux profils de cette page se rejoignent ici — et c'est un moment où l'on consulte souvent pour la première fois.

TDAH ou vieillissement cognitif ?

C'est la question qui doit être posée à cet âge, et elle l'est dans les deux sens : un TDAH peut être pris pour un début de déclin, et un déclin débutant peut être attribué à un TDAH qu'on vient de découvrir. Les deux se ressemblent en surface — difficultés d'attention, mémoire de travail en peine, organisation qui flanche.

Deux éléments les séparent.

  • La trajectoire. Dans le TDAH, les difficultés sont présentes depuis l'enfance et restent relativement stables au fil de la vie. Dans un trouble neurocognitif, elles apparaissent progressivement et s'aggravent. C'est pourquoi l'histoire développementale n'est pas une formalité administrative : c'est l'élément le plus discriminant dont on dispose.
  • La nature de la difficulté de mémoire. Elles ne portent pas au même endroit : le trouble neurocognitif touche surtout le stockage de l'information, tandis que le TDAH se caractérise par un défaut d'encodage — l'information entre mal, mais ce qui est entré se retient. C'est exactement ce que décrit le volet TDAH et fonctions cognitives.

C'est l'une des rares situations où un bilan des fonctions cognitives a une indication nette : non pour établir un TDAH — aucun test ne le fait —, mais pour caractériser la nature des difficultés mnésiques et exécutives, et contribuer à distinguer deux tableaux qui se ressemblent. Certains travaux suggèrent d'ailleurs que les questionnaires de fonctionnement quotidien restent, à cet âge, au moins aussi informatifs que les épreuves.

Deux limites à connaître avant de s'engager. La première : le diagnostic d'un trouble neurocognitif relève du médecin — neurologue ou gériatre. Mon travail est de documenter, de nuancer et d'orienter ; en aucun cas d'écarter une piste médicale. La seconde : les questionnaires de symptômes du TDAH ont été conçus pour des adultes jeunes et ne tiennent pas compte des particularités du vieillissement. Comme aux âges les plus jeunes du parcours, c'est l'entretien qui porte alors l'essentiel.

Une question que l'on me posera : le TDAH accélère-t-il le déclin ?

Une hypothèse existe, et elle circule. À ce jour, elle n'est pas établie : les travaux disponibles reposent largement sur des dossiers médicaux, qui ne permettent pas de repérer les cas non diagnostiqués, et il n'existe aucune étude de grande ampleur suivant des personnes avec un TDAH jusqu'à un âge avancé. Les auteurs qui avancent cette piste appellent eux-mêmes à la prudence. En l'état, rien ne permet de conclure, et je ne le dirai pas autrement tant que ce sera le cas.

Un repérage tardif garde tout son sens. Il ne rattrape pas les décennies écoulées, mais il met des mots, rend intelligible un parcours entier, et permet d'ajuster ce qui peut l'être — l'organisation du quotidien, l'environnement, le suivi médical.

Sources — Roulin, M. & Henrard, S. (2025). Évaluer le TDAH chez l'adulte, chapitres 8 et 9. De Boeck Supérieur, coll. « Tests et diagnostics ».

Prévalence et ratio selon le sexe : Klefsjö et al. (2021) ; De Rossi et al. (2022) ; Faheem et al. (2022) ; Williams et al. (2023) ; Martin et al. (2024).

Sous-repérage, biais et seuil diagnostique : Bruchmüller et al. (2012) ; Mowlem et al. (2019) ; Young et al. (2020, 2024) ; Garb (2021) ; Lai et al. (2022) ; Hinshaw et al. (2022).

Conséquences du diagnostic tardif : Quinn (2005) ; Lensing et al. (2015) ; Stenner et al. (2019) ; Attoe & Climie (2023).

Hormones : Dorani et al. (2021) ; Iqbal et al. (2024) ; Bürger et al. (2024) ; Kooij (2024). Évaluation prospective : American Psychiatric Association (2022), DSM-5-TR ; Eisenlohr-Moul et al. (2015) ; Reilly et al. (2024).

TDAH après 50 ans : Michielsen et al. (2012) ; Franz et al. (2018) ; Sagar et al. (2020) ; Colvin & Sherman (2020) ; Song et al. (2021) ; Sibley (2021) ; Callahan et al. (2022) ; Ceroni et al. (2022) ; Becker et al. (2022) ; Müller et al. (2023) ; Goodman et al. (2024).